Pour une politique économique républicaine

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Article publié le 12 décembre à directa.cat

Le sociologue-chercheur, spécialiste du coopératisme, Ivan Miró, approfondit dans cet article les différentes propositions de changement de paradigme économique qui ont surgi en Catalogne à la suite du processus d’indépendance.

Récemment, Joan Subirats, professeur d’université en Sciences politiques et chargé de la culture à la mairie de Barcelone, s’interrogeait sur le lien entre le processus d’indépendance et la structure économique catalane. Il écrivait : « Si en Catalogne nous disposions du tissu coopératif dont dispose le Pays basque ou le Québec, les choses se seraient-elles passées de la même manière ? ». Il attribuait, avec raison, un certain nombre des difficultés actuelles rencontrées par le processus indépendantiste à la déconnexion entre dynamiques économiques et dynamiques politiques vécue par une partie de ses impulseurs, perplexes – comme par exemple devant la fuite de sociétés capitalistes de Catalogne au moment de l’intensification du conflit politique.

Il précisait : « Au bout du compte, pour pouvoir parler de souveraineté de manière sérieuse, il faudra se mettre à construire de nombreux espaces de souverainetés en minuscule et au pluriel ». En accord avec ces remarques, le premier adjoint au maire de Barcelone, Gerardo Pisarello, responsable de la politique économique municipale, affirmait qu’une Catalogne avec le tissu productif et coopératif québécois ou basque  « aurait de meilleures chances de gagner la souveraineté politique ».

Le binôme « souveraineté économique/souveraineté politique » n’est pas le patrimoine exclusif, assurément, de l’espace politique du parti Catalunya en comú. L’élargissement du terme de souveraineté ainsi que le débordement de la classique souveraineté politique (qu’elle soit nationale, comme celle reconnue à la Constitution espagnole, ou populaire, de tradition révolutionnaire), a été au coeur des efforts tant théoriques que concernant le programme du groupe « Souverainetés », formé par des membres de mouvements sociaux catalans et de la gauche indépendantiste, liés au Séminaire d’économie critique Taifa.

Dans leur ouvrage collectif intitulé « Souverainetés : une proposition contre le capitalisme », les auteurs militants (Josep Manel Busqueta, Clara Griera, Pau Llonch, Isabel Vallet, Oleguer Presas et Helena Ojeda), affirment que l’heure est venue de conquérir la souveraineté dans tous les domaines concrets de la reproduction de la vie : souveraineté alimentaire, résidentielle, sanitaire, énergétique ou culturelle. Des processus matériels organisés à partir d’une matrice à cinq vecteurs : remise en question de la propriété privée, processus de production sans exploitation (ni de classe, ni de sexe, ni de race), redistribution universelle pour tous les citoyens, prise de décisions plus horizontale et construction du bien commun.

L’élargissement du terme souveraineté et le débordement de la classique souveraineté politique ont été au coeur des efforts tant théoriques que de programmes du groupe « souverainetés » lié au séminaire d’économie critique Taifa

En pratique, ce sont des milliers d’organisations coopératives, associatives, mutualistes et communautaires qui adaptent le cadre de l’économie sociale et solidaire, cherchant à construire en Catalogne, jour après jour, la souveraineté économique.

Ainsi qu’on le voit à partir des Réseaux d’économie solidaire, « dans tout le pays, de multiples initiatives développent déjà démocratiquement des processus de production, d’échange, de gestion, de distribution d’excédents, de monnaie, de consommation ou de financement de biens et de services ». Initiatives socioéconomiques auto-organisées sous forme de propriété collective, de gestion démocratique, de responsabilité socio-environnementale et de socialisation des excédents, cherchant à satisfaire des besoins au travers de relations de coopération, de solidarité, de réciprocité et d’autogestion, défendant les biens communautaires naturels et culturels et la transformation égalitaire de l’économie et de la société.

Dans le contexte actuel de crise économique et politique, il faut les consolider, les multiplier et les mettre au centre d’une nouvelle définition du modèle socio-économique du pays. Comme cela a été écrit depuis le Réseau d’économie solidaire XES (Xarxa d’economia solidaria), « l’exercice du droit d’autodétermination doit s’appliquer au domaine socio-économique. Il est impossible d’avancer vers un nouveau pays à partir des vieilles structures sociales ».

Dans le cadre du pays, le lieu de décision institutionnelle qui a probablement le mieux interprété ce désir, c’est la Direction générale de l’économie sociale, coopérative et du troisième secteur de la Generalitat de Catalogne.

Prenant ses distances avec le précédent gouvernement catalan clairement mercantiliste du coopératisme, et contrairement à d’autres ministères (conselleries) du même gouvernement, au ton néo-libéral assez marqué, le ministère du travail (ministre Dolors Bassa, ERC) a mis en place une des meilleures politiques de promotion du coopératisme déployée dans les dernières décennies.

En l’absence actuelle d’une loi d’économie sociale et solidaire qui dote d’un cadre juridique catalan le champ socio-économique de l’Economie sociale et solidaire, l’actuel gouvernement a obtenu de nombreux succès avec les politiques exécutives qu’il a menées, comme le soutien à la création d’une dizaines de centres sociaux coopératifs (Ateneus Cooperatius), dispositifs territoriaux où la promotion et la création de coopératives est à la charge de ces mêmes réseaux sociaux locaux et régionaux du coopératisme.

Avec d’autres projets sectoriels, la promotion du coopératisme catalan a mérité en 2017 une dotation de 14 millions d’euros (une augmentation de 1.400 % par rapport au budget de 2013). Un bond qualitatif remarquable résultant de la composition parlementaire issue des élections du 27 septembre 2015 qui, conjuguée à l’ampleur des mobilisations souverainistes, donne une plus grande centralité au coopératisme en tant qu’agent de « réactivation économique » et de « développement local basé sur une économie durable d’enracinement au territoire et de cohésion sociale ».

Il fallait, pour le Parlement catalan, faire face à la « situation d’urgence sociale, à la réactivation économique et à la nécessité d’une réponse institutionnelle », suivant les termes de la Résolution 17/XI du Parlement de Catalogne du 10 mars 2016.

En dépit de cela, c’est la réponse collective qui a fait front à l’urgence sociale à travers les multiples expressions du syndicalisme social, comme par exemple les différentes Plateformes contre les expulsions (PAH), le syndicat des locataires, l’Alliance contre la pauvreté énergétique, la Marea pensionista, l’Assemblea groga, Papiers pour tous ou le syndicat des vendeurs à la sauvette.

Une grande partie de ce syndicalisme populaire rejoint le syndicalisme alternatif des travailleurs pour forger le mouvement de grève le plus important des dernières années : la grève générale du 3 octobre 2017 « contre la répression et pour les libertés ». Convoquée sur les lieux de travail par les syndicats CGT, IAC, Intersyndicale CSC et COS, et avec le soutien d’autres syndicats tels que la CNT ou le syndicat des musiciens militants, la grève se déclenche face à la violence policière et militaire exercée contre le référendum du 1er octobre 2017. Les convoquants voulaient par ailleurs faire clairement comprendre que « devant les politiques d’austérité qui ont précarisé nos vies pendant les dernières années et qui ont démantelé le secteur public avec un plan de sauvetage des banques », il fallait s’organiser et lutter, et brandir une charte des droits sociaux, synthèse de toutes les propositions des mouvements populaires « de l’économie sociale et solidaire à la souveraineté alimentaire, de la défense du territoire aux luttes féminines, des mouvements pour la paix aux droits des personnes migrantes ».

Au-delà de la logique de conflit en « défense de la République », de nombreux CDR de tout le pays ont entamé la discussion sur la matérialité du processus constitutif d’une nouvelle qualité politique, économique et sociale de caractère républicain

Une nouvelle « institutionalité » républicaine et auto-organisée, née de l’ampleur des mobilisations du mois d’octobre 2017, s’est organisée et a lutté.

Près de 300 comités de défense de la République (CDR) se sont constitués tant dans les municipalités urbaines que dans les communes rurales. Ils ont encadré la participation, les délibérations et l’action directe de dizaines de milliers de personnes sur l’ensemble du territoire catalan, devenant les protagonistes indiscutables de la grève générale du 8 novembre 2017 au cours de laquelle ils ont bloqué l’activité économique de la Catalogne, coupant les routes et les voies ferrées et montrant ainsi leur capacité impressionnante à court-circuiter ce qu’il est convenu d’appeler le « pouvoir logistique » du capitalisme.

Aujourd’hui, au-delà de la logique de conflit en « défense de la République », de nombreux CDR de tout le pays ont initié une discussion sur la matérialité du processus constitutif d’une nouvelle réalité politique, économique et sociale de caractère républicain. Ils se rapprochent, de ce fait, des alternatives socio-économiques en marche.

Comment articuler tous ces débats économiques en clef constituante ? Comment élaborer une politique économique républicaine juste et émancipatrice au service des classes populaires de ce pays ? Au milieu de l’impasse entre l’intervention colonialiste de l’article 155 et les élections du 21 décembre – ou la république ou la dictature – ont été organisés au cours d’un samedi glacial à Barcelone, dans le quartier de Poble Sec, des débats autour de l’acte politique « Construisons la République ». Au cours de cette manifestation convoquée par une cinquantaine d’organisations, mouvements sociaux autonomes, CDR, syndicats, coopératives et athénées, a été défendue l’idée qu’« un processus constituant n’est pas uniquement un procédé juridique mais plutôt et surtout la réunion de forces matérielles : il ne s’agit pas seulement de proclamer la République, il s’agit surtout de la construire ».

Ainsi, y a-t-on remis en cause une lecture libérale, juridique et performative de la République faite depuis certains secteurs du processus indépendantiste (« la proclamation », « de la loi à la loi ») ; mais, en revanche, on y défendu l’ouverture d’une stratégie matérielle qui rende possible la République à partir de la construction d’un Pouvoir Populaire non seulement résistant, mais bien constitutif de nouvelles relations sociales de reproduction de la vie. Dans ce sens, il est proposé – après la grève convoquée en mars 2018 par les mouvements féministes sur le thème « l’économie est productive et reproductive » – l’ouverture de Laboratoires républicains en avril 2018, qui serviraient de cadre de débat, d’action et d’élaboration de programmes constituants, dont l’un des axes devra être socio-économique.

Au-delà de savoir s’il est question de République catalane ou de républiques ibériques, de République-Etat ou de république communale, il est indispensable de faire travailler ensemble tous les acteurs socio-politiques qui, ces derniers temps, ont exprimé le besoin d’un nouveau modèle socio-économique juste et émancipateur pour la Catalogne. Dans ce sens, With Catalonia propose « un syndicalisme alternatif, un coopératisme, une municipalisation de biens communs et des alternatives, telles que la Banque publique, comme base pour construire une République fondée sur une économie sociale et solidaire ». Nous devons, toutes et tous, réfléchir ensemble pour savoir quelle structure économique républicaine nous sommes en train de construire et pour quelle politique économique républicaine nous pensons qu’il vaut la peine de lutter.

Par Ivan Miró

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