Pourquoi soutenir la lutte pour la République catalane

1 octobre en Catalogne

Article publié dans la Revue L’Anticapitaliste n°94 (janvier 2018) et sur le site du NPA le 27 février 2018

La question des nationalités a été historiquement l’objet de grands débats et divergences au sein du mouvement marxiste révolutionnaire. Notamment entre Lénine, qui s’était fait le champion du « droit des nations à disposer d’elles-mêmes », et Rosa Luxemburg qui s’y opposait au nom d’un « internationalisme intransigeant »1 – et, peut-on ajouter, abstrait et désincarné. Il n’est pas étonnant que cette controverse ressurgisse aujourd’hui, alors que la question se réinvite en Europe de l’Ouest, dans notre « monde capitaliste développé », à travers les événements de Catalogne.

Nous ne sommes pas ici en train de parler d’une « révolution démocratique » qui préparerait ou constituerait le premier pas d’une révolution socialiste à advenir dans la foulée. La révolution socialiste n’est concrètement à l’ordre du jour ni en Catalogne ni dans le reste de l’Etat espagnol (ni ailleurs en Europe ou dans le monde) – ce qui ne signifie pas qu’elle soit moins nécessaire qu’avant. La tâche des révolutionnaires reste partout de reconstruire l’organisation et la conscience du mouvement ouvrier, ainsi que de construire l’organisation politique capable de mener ce combat dans une perspective révolutionnaire socialiste.

Nous parlons ici d’un droit démocratique et d’un objectif, découlant de ce droit, qui est porté par une énorme mobilisation populaire, laquelle se trouve évidemment liée à la lutte de classe ainsi que l’ont montré, notamment, les grèves générales des 3 octobre et 8 novembre 2017.

 

Droit à l’autodétermination et droit à la séparation

Rares sont aujourd’hui les militants, courants d’extrême gauche qui nient le droit à l’autodétermination des peuples. Considérons donc que nous discutons sur la base d’un tel accord, qui implique naturellement le droit à la séparation si telle est la volonté de la majorité des habitants de la nation concernée. Certes, comme le disait Lénine, le droit au divorce n’entraîne pas l’obligation de divorcer et d’ailleurs, de façon générale nous ne sommes pas favorables à une fragmentation en de petits Etats. Mais cela dépend de la volonté populaire, qui pour nous est souveraine.2 Or l’Etat espagnol, qui par ailleurs nie à la Catalogne son existence en tant que nation, n’a jamais autorisé ses habitants à dire librement s’ils veulent ou ne veulent pas appartenir à l’Espagne.

Le 1er octobre 2017, on a eu un aperçu du niveau de violence que les institutions de Madrid sont prêtes à déclencher pour empêcher l’expression de ce droit. Il est d’autant plus remarquable qu’au milieu des charges policières, confiscations d’urnes, listes et bulletins, occupations et fermetures de bureaux de vote, 42,38 % des inscrits aient réussi à s’exprimer et 90,18 % d’entre eux aient répondu Oui à la question « Voulez-vous que la Catalogne soit un Etat indépendant sous la forme d’une République ? ».

Ce résultat montre que la volonté d’indépendance – et de République contre la monarchie – se développe, après s’être manifesté une première fois lors de la consultation du 9 novembre 2014, quand 80,76 % des 2,3 millions des votants (environ 43 % des inscrits) avaient répondu Oui aux deux questions « Voulez-vous que la Catalogne devienne un Etat ? » et « En cas de réponse affirmative, voulez-vous que cet Etat soit indépendant ? » Dans le même sens, les formations politiques qui revendiquent désormais la République catalane ont remporté une majorité des sièges aux deux dernières élections (2015 et, malgré la répression, les emprisonnements et l’exil, 2017) au parlement catalan.

Un parti politique affirme toutefois défendre le droit à l’autodétermination tout en refusant l’indépendance : Podemos (Podem en Catalogne), avec certains de ses alliés dont le mouvement de la maire de Barcelone, Ada Colau. Mais dans les conditions en vigueur, cette position l’entraîne irrésistiblement dans le camp des institutions de Madrid. Pablo Iglesias et la direction de Podemos ont ainsi condamné comme « illégal » le référendum du 1er octobre (en justifiant donc la non reconnaissance de ses résultats), en même temps qu’ils demandaient un référendum qui soit « pacté » avec l’Etat central. Mais comment faire pour obtenir un tel référendum quand au nom de « l’unité de l’Espagne » le Roi, Rajoy, le PSOE (avec lequel la direction de Podemos espère arriver un jour au pouvoir…) et le Tribunal constitutionnel refusent et promettent qu’ils continueront à refuser que les Catalans s’autodéterminent ?

 

Tous les nationalismes ne sont pas « égaux »

Il n’est pas possible de renvoyer dos à dos les « deux nationalismes » espagnol et catalan. En premier lieu, parce que nous faisons toujours la différence entre le nationalisme des opprimés, qui est progressiste, et celui des oppresseurs qui est réactionnaire. Mais il y a aujourd’hui en Europe (et ailleurs) une autre différence à faire. Celle entre un nationalisme d’exclusion, raciste et xénophobe, et le nationalisme inclusif qui prédomine en Catalogne comme en Ecosse et dit, y compris aux migrants, « toutes celles et ceux qui veulent construire ce pays avec nous sont les bienvenus ». Ajoutons que le nationalisme catalan est y compris plus progressiste que son homologue écossais, puisqu’il est étroitement associé à la revendication d’une république, laquelle représenterait évidemment une avancée par rapport à la monarchie (ou faudrait-il être indifférents à une telle différence ?).

L’affrontement en cours n’oppose pas non plus deux bourgeoisies, avec celle de Barcelone qui voudrait simplement arracher à celle de Madrid une plus grande part du gâteau. La bourgeoisie catalane ne s’est pas rendue aux urnes le 1eroctobre. Mais elle a néanmoins « voté » dans les jours suivants, en déménageant 3000 sièges sociaux hors de Catalogne vers différentes régions d’Espagne. On observe aussi que plus la bourgeoisie est grande, plus elle est espagnoliste.

Bien sûr, le PDeCAT comme l’ERC sont des partis capitalistes – mais le PSOE aussi, et pour sa part Podemos ne s’est jamais prononcé en faveur du socialisme. Les dirigeants, cadres et militants des deux partis indépendantistes majoritaires se recrutent fondamentalement dans la moyenne et petite bourgeoisie, ainsi que dans des couches non ouvrières du salariat. Là-dessus, rien de nouveau sous le ciel. Comme l’écrivait déjà Trotsky, lors de la précédente grande vague nationale catalane : « les tendances et les illusions nationales sont représentées principalement par les intellectuels petit-bourgeois, qui s’efforcent de trouver un appui chez les paysans contre le rôle dénationalisateur du gros capital et contre la bureaucratie d’Etat. Le rôle dirigeant – pour la phase actuelle – de la petite-bourgeoisie dans le mouvement d’émancipation nationale, comme en général dans tout le mouvement démocratique révolutionnaire, introduit inévitablement dans ce dernier nombre de préjugés de toute sorte (…) Mais ce que je viens de dire n’atténue nullement le caractère progressiste, révolutionnaire-démocratique de la lutte nationale catalane contre la suzeraineté espagnole, l’impérialisme bourgeois et le centralisme bureaucratique. »3

Le caractère essentiellement petit-bourgeois des directions de l’ERC et du PDeCAT explique à la fois leur volonté d’indépendance et leur inconséquence, leurs vacillations permanentes dès lors qu’il s’agit d’en prendre un peu les moyens. Après le 1er octobre, ils ont ainsi repoussé l’annonce de la DUI (déclaration unilatérale d’indépendance) pour rechercher désespérément une « négociation » avec Madrid ainsi que l’intercession de « l’Europe » (et du pape…) ; ils ne se sont résolus à prononcer cette déclaration qu’un mois plus tard, sous la pression du mouvement de masse et de leur propre base mobilisée ; et ils ont alors soigneusement évité d’appeler à une assemblée constituante de la République catalane – une décision, une fois encore conciliatrice, qui a freiné le développement de la mobilisation et permis à Rajoy de dissoudre le Parlament en invoquant… la « démocratie » !

La prise de position anti-indépendance unanime et très ferme de « l’institution des institutions » capitalistes néolibérales qu’est l’Union européenne (en accord avec les dirigeants de tous ses Etats) a mis en évidence l’énormité et l’absurdité des illusions – typiques de la petite-bourgeoisie – entretenues par les dirigeants indépendantistes. Mais aussi et surtout le fait qu’une République catalane n’entre nullement dans le cadre de ce que les impérialismes européens sont prêts à accepter.

 

Défendre la République catalane d’un point de vue de classe

Les choses sont telles que cet objectif ne pourra être atteint que si les travailleurs (fixes, précaires ou au chômage) en tant que classe prennent la tête du combat en y imposant leurs propres méthodes de lutte et leurs propres objectifs.

Le mouvement de la gauche indépendantiste, la CUP4, est actuellement traversée par un débat très important, sur le fait de savoir s’il faut continuer à soutenir au parlement un gouvernement PDeCAT-ERC, ou s’il faut limiter tout éventuel soutien aux pas qui pourraient être faits vers la réalisation effective de la République catalane.

Un article paru sur le site El Confidencial, titré « Des secteurs de la CUP proposent un boycott qui paralyserait le Parlement »5, cite à ce sujet un groupe trotskyste membre de la CUP : « Lutte internationaliste a déjà affirmé que les anticapitalistes ne peuvent pas soutenir ces deux partis [PDeCAT et ERP]. « Le fait que Junqueras soit aujourd’hui en prison et Puigdemont en exil ne les exonère pas de l’énorme responsabilité politique qu’ils portent pour ne pas avoir proclamé la République dans les 48 heures » [ainsi qu’ils s’y étaient engagés]. Puis ils nuancent : « Nous lutterons pour la libération de Junqueras et pour que Puigdemont puisse rentrer en Catalogne sans charges contre lui, mais nous ne pouvons pas relativiser le fait que leur politique a été déterminante pour démobiliser le peuple, démoraliser, déconnecter et trahir les aspirations des plus de deux millions de personnes qui le 1er octobre ont risqué leur intégrité physique » (…) Ils préconisent « une alternative de gauche au bloc PDeCAT-ERP » et assurent que sa construction exige de la CUP « l’indépendance politique par rapport au futur gouvernement PDeCAT-ERP » et « passe par ne pas voter l’investiture du prochain gouvernement de Puigdemont et Junqueras ». »

Cela paraît l’évidence. S’y ajoute naturellement la nécessité d’un programme d’action centré sur les droits et revendications des travailleurs, seul à même de convaincre ceux d’entre eux qui, venus d’autres régions d’Espagne ou du monde, ne sont pas favorables à l’indépendance ; qui s’en prenne aux capitalistes, en commençant par confisquer et socialiser les entreprises de ceux qui viennent de placer leurs fonds à l’abri, hors de Catalogne ; et qui s’adresse fraternellement aux travailleurs et aux peuples de toute l’Espagne, en leur proposant une lutte commune contre l’Etat monarchique post-franquiste, pour une fédération libre, républicaine et socialiste.

Jean-Philippe Divès

  • 1.Voir, dans notre numéro 93 de décembre 2017, l’article de Lemmy K., « La révolution d’Octobre et la question nationale ».
  • 2.Ainsi, et sans référendum (inenvisageable dans les conditions concrètes de l’époque), Trotsky s’était prononcé en faveur de l’indépendance de l’Ukraine vis-à-vis de l’URSS stalinienne.
  • 3.Lettre du 17 mai 1931, https://www.marxists.org/francais/trotsk…
  • 4.Mouvement anticapitaliste de type assembléiste et de pratiques très démocratiques, la CUP accueille en son sein des individus ainsi que différentes organisations politiques (parmi lesquelles deux groupes trotskystes, Courant rouge et Lutte internationaliste) et courants syndicaux (notamment de la CGT, anarcho-syndicaliste), unis sur l’objectif d’une République catalane « sociale », allant dans une direction socialiste.
  • 5.https://www.elconfidencial.com/espana/ca…

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