État Espagnol : Une crise politique profonde

Article publié dans Socialiste Révolutionnaire le 1er mars 2019

L’instabilité politique dans l’État espagnol n’est pas terminée. Neuf mois après la nomination du Premier ministre Pedro Sanchez, le Parlement a été dissous et de nouvelles élections auront lieu le 28 avril. La démission du gouvernement Sanchez arrive quelques mois après la chute du gouvernement Rajoy au printemps dernier, un gouvernement qui a eu besoin de  deux tours d’élections en six mois et trois mois des négociations pour être formé.

Sanchez n’a pas réussi à faire adopter le budget 2019 par le parlement. Son gouvernement comptait sur une très petite minorité (84 sur 350 député-e-s). Après la chute de Rajoy, Sanchez  était devenu Premier ministre grâce aux votes de la gauche et des partis qui soutenaient l’autodétermination de la Catalogne. La gauche (Podemos et Izquierda Unida) ont également voté en faveur du budget. Mais cette fois-ci, Sanchez n’a pas réussi à remporter les voix des catalan-e-s.

La Catalogne

La situation en Catalogne continue d’être un facteur majeur de déstabilisation pour le système espagnol. Un énorme procès-parodie a déjà commencé contre les fonctionnaires du gouvernement catalan qui ont organisé en 2017 le référendum sur l’indépendance. Plus de  1000 militant·e·s au total sont confronté·e·s à une persécution antidémocratique pour avoir organisé un processus démocratique. Les dirigeant-e-s du mouvement sont toujours emprisonné-e-s ou forcé-e-s de fuir le pays.

Les procureurs et les juges prononceront  des jugements  au nom de “l’ordre constitutionnel espagnol”. Certains des leurs réseaux – pas si – secrets  utilisaient le nom de code Allez les chercher ! 

Allez les chercher était le slogan crié par les fascistes pour booster la morale des gendarmes lorsqu’ils partaient pour aller matraquer celles et ceux qui voulaient voter pour l’indépendance.

Le procureur a commencé son discours en parlant du crime de “boucliers humains” qui se sont abattus sur des policiers innocents. Plus de deux millions de personnes qui ont réussi à voter le 1er octobre 2017 malgré le dispositif policier qui les empêchait, sont traitées comme des ennemis internes.

Double pression

Au moment où il lançait sa campagne internationale de diffamation des accusé·e·s et en défense de la procédure juridique, le gouvernement Sanchez s’est trouvé obligé de négocier  avec les partis catalans afin d’obtenir  leur soutien lors du vote du budget. Cette acrobatie s’est avérée impossible.

La pression ne venait pas seulement des bureaux politiques. Les mobilisations dans les rues ont pris de l’ampleur. Le rassemblement de la droite à Madrid a été très médiatisé. Les trois partis de droite, le Parti Populaire(PP), les Ciudadanos(CD) et le Vox, ont appelé à un rassemblement contre Pedro Sanchez, l’accusant d’avoir trahi son pays  lorsqu’il avait parlé aux séparatistes catalan-e-s. Ils n’ont rassemblé que 50 000 personnes de tout le pays, malgré les navettes gratuites et la mobilisation de toutes les paroisses.

Une semaine plus tard, le samedi 16 février, près d’un demi-million de personnes se sont réunies à Barcelone pour soutenir les accusé-e-s contre l’État et les juges.

Delors la crise catalane rend toute prévision pour la suite des élections impossible.

Le plan de la droite est une répétition du scénario andalou. Après les élections du 2 décembre, en Andalousie, ils ont mis en place un gouvernement de deux principaux partis de droite avec le  soutien parlementaire de l’extrême droite.

Ils marchent ensemble vers les élections, mais ils font une surenchère des haine contre les catalan-e-s. Ainsi ils prévoient d’imposer à nouveau l’article 155 en Catalogne, pour faire tomber le gouvernement avec un coup d’État et abolir l’autonomie. Ils vont jusqu’à dénoncer Rajoy de ne pas avoir suffisamment réprimé le mouvement en 2017.

Jusqu’à présent, l’idée qu’ils puissent gouverner la région la plus importante de l’État espagnol sur le plan économique et politique par le biais de gendarmes et de juges n’a pas très bien marché. Sur le plan électoral ça les a plutôt isolés. Le choix du roi Philippe de donner sa bénédiction aux gaz lacrymogènes et aux matraquages a fait de lui une persona non grata en Catalogne.

Dans les universités les étudiant-e-s organisent de référendums officieux sur la question de la démocratie républicaine qui mobilisent des majorités dans les campus. La “justice” espagnole devient une institution illégitime aux yeux de celles et ceux qui ont vécu le référendum. C’est une crise de tout le régime espagnol. Ce même régime croit maintenant qu’en sortant Franco du placard de l’histoire ils arriveront à contrôler la situation.

Les femmes

La crise catalane n’est pourtant qu’un facteur parmi plusieurs. L’instabilité est beaucoup plus large. Sanchez se présente aux élections comme le seul garant pour que le pays ne revienne pas 45 ans en arrière.  Dans l’État Espagnol on a vu le plus grand mouvement de femmes en Europe. La grève en mars 2018 a joué un rôle clé dans la chute de Rajoy. Cette année les mobilisations du 8 mars seront tout aussi massives.

Le plus grand syndicat du pays, l’UGT, malgré l’hésitation, a été contraint de déclarer une grève de 24 heures, bien qu’il recommande à ses membres de ne faire qu’un débrayage de deux heures et de ne pas se laisser entraîner par les syndicats  les plus radicaux. Au sein du deuxième syndicat le plus important, la CCOO, qui tente également de limiter l’action à un simple arrêt de deux heures, les enseignant-e-s ont décidé de ne pas suivre la consigne et ont appelé pour une grève de 24 heures.

C’est dans de telles circonstances, que le chef du Parti Populaire, Casado, s’est engagé à adopter rapidement une loi contre l’avortement s’il prenait le poste de Premier ministre. La constitution de la triple alliance de la droite a été possible parce que les trois forces ont comme dénominateur commun la haine contre les femmes. Le fait de prendre pour cible les femmes montre la haine de la classe dirigeante contre tous les mouvements et les “minorités qui ne cessent de manifester”.

En fait, ils veulent un affrontement avec la majorité. La majorité soutient le mouvement des femmes, de même que 80% des Catalans soutiennent le référendum et la majorité à travers tout le pays soutient le dialogue sur la question catalane.

Tensions sans précédent

Au rassemblement appelé par la droite à Madrid, le soi-disant “libéral” Albert Rivera des Ciudadanos a été obligé de demander qu’on lui fabrique à l’arrache une mise en scène avec des drapeaux LGBTIQ en arrière fond,  afin d’éviter que des photos avec l’aigle du drapeaux franquiste et des drapeaux fascistes soient diffusées en Europe.

Malheureusement c’était Podemos et  Izquierda Unida qui ont en réalité donné le feu vert à Sanchez d’aller vers des élections en tant que chef du “bloc progressiste” car ils l’ont soutenu sans réserve au Parlement et ont voté en faveur de son budget en lui attribuant le titre du “budget le plus social”. Cette même gauche qui ignore les revendications des Catalan-e-s et qui ne dit rien sur les actes vindicatives de l’État espagnol, a dénoncé les partis catalans comme des “nationalistes” et irresponsables pour ne pas avoir soutenu Sanchez.

Budget

En réalité le budget du gouvernement  Sanchez avait été largement soutenu par les capitalistes. La décision d’augmenter le salaire minimum de 22%, (900) euros par décret avait provoqué un petit choc, non pas tant pour la petite somme que certains employeurs devraient payer, mais parce qu’une partie de la classe dirigeante craignait et craint toujours que de telles petites concessions peuvent ouvrir davantage l’appétit du mouvement syndical.

Le budget a été voté* afin de clore ce débat et rendre clair que la crédibilité des banques espagnoles est première dans la liste de leurs préoccupations. Au lieu de mettre l’accent sur le potentiel et le besoin des mobilisations du mouvement contre un gouvernement vulnérable aux pressions, Podemos a tout fait pour montrer qu’il est l’allié le plus fidèle du PSOE.

Lors des élections en Andalousie, le PSOE a perdu près de 300 000 voix, principalement à cause de l’abstention et il est, selon les sondages,  probable que le  même scénario se répète le 28 avril. Les  dirigeants de Podemos accusent celles et ceux qui ne sont pas motivé-e-s par la perspective de voter pour Podemos et disent  que l’abstention est la cause de la montée des fascistes. En plus de tout cela, les dirigeant-e-s de Podemos ont dû faire face à une scission quand le numéro deux du parti, Iñigo Errejón, qui adopte des positions de plus en plus droitières, a décidé de partir.

En attendant, les luttes continuent sans avoir besoin d’être encouragées par Podemos. Au même moment qu’avait eu lieu le rassemblement de la droite à Madrid, , des dizaines de milliers de personnes manifestaient à Saint-Jacques-de-Compostelle pour un meilleur financement de la santé publique. Les mouvements des retraités-e-s, des enseignant-e-s et du personnel des hôpitaux publics  organisent  toujours des mobilisations massives.  Le 21 février, la Catalogne s’est lancé dans une grève générale en solidarité avec les persécuté-e-s. Le 28 février, jour de l’Andalousie, la manifestation annuelle sera une première réponse massive à la triple alliance. Le 8 mars, les femmes provoqueront un tremblement de terre** et du 16 au 23 mars ça sera le tour des mobilisations antiracistes et antifascistes. Voilà la véritable force qui ne laissera pas le pays revenir 45 ans en arrière.

Nikos Loudos

 

*Mais pas eu la majorité des voix pour être adopté (Note de l’éditrice du blog). 

** Manifestations avec 200.000 personnes à Barcelone et 350.000 à Madrid (Note de l’éditrice du blog). 

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