Catalogne. Les indépendantistes sont des terroristes !

Rivera pirómano en Cataluña 2019-09-26 à 22.58.25

Article publié dans le blog d’Antoine (Montpellier) sur MediaPart, le 27 septembre 2019

L’accusation est tombée, une bombe, et fait les unes : quelques militants de la cause catalaniste, accusés de préparer un attentat lors de l’énoncé du verdict du maxiprocès, ont été mis hors de nuire ! Les indices mentionnés sont dérisoires ? Rien n’y fait : l’ETA renaît de ses cendres, elle parle désormais catalan, la preuve, la situation dans ce territoire y est … explosive.

Suite à l’arrestation de neuf indépendantistes catalans, membres des CDR, dont sept sont poursuivis pour terrorisme et incarcérés, on voit se mettre en marche un rouleau compresseur médiatique et politique prenant pour argent comptant ce que la justice espagnole impute à ces détenus. Ce seraient des terroristes en train de préparer des attentats… Ciudadanos, comme à son habitude, s’est distingué lors de la session de politique générale au Parlament catalan en pratiquant l’amalgame, photo du terrible attentat etarra de Vic (1991) à l’appui à la tribune, entre l’indépendantisme catalan et l’ETA qui a aujourd’hui disparu du paysage politique espagnol. La présomption d’innocence n’existe pas en Espagne : par tous les ressorts du pouvoir s’élève la clameur que les indépendantistes, même pas seulement ces personnes détenues, non, l’indépendantisme catalan en bloc, le président de la Généralité en tête présenté la main sur les détonateurs, est terroriste, soutient le terrorisme, prépare des attentats.

Les observateurs internationaux l’avaient déjà relevé, pendant le maxiprocès des prisonniers politiques dont on attend la sentence dans les jours qui viennent, les accusés sont des condamnés, la sentence ne viendra que boucler l’affaire. La perversion du rapport justice/politique est à son comble. Ce qui, de près ou de loin, a à voir avec la classique séparation des pouvoirs ou les droits de la défense est bousculé, voire piétiné. La justice espagnole, dans ses sommets, est désormais investie de la charge politique de régler un difficile contentieux territorial en lieu et place des partis du régime dont on a pu contempler à loisir qu’ils avaient la charge de nommer les juges  (lire ici), en particulier ceux du Tribunal Suprême qui porte le fer contre l’indépendantisme catalan. Terrible cercle incestueux. Cette politisation de la justice espagnole, qui ne suscite pas encore la levée de bouclier qu’elle mérite dans le reste de l’Espagne, est pourtant une menace pour tous, comme le dit ci-dessous, dans un extrait de son dernier billet, la chroniqueuse Elisa Beni. Elle généralise une perte de droits, initialement justifiée pour parer le danger djihadiste, à toute personne qui conteste le régime : c’est bien une dérive de justice d’exception qui est à l’œuvre et met en danger les libertés de toute la population, sans parler de l’exemple, qu’elle donne à l’ensemble del’UE, que l’on peut bafouer les libertés démocratiques au nom même de la défense de la démocratie et des libertés. Les mots essentiels en viennent à perdre leur sens par l’invocation, comme dans le 1984 orwellien, qui en est faite pour justifier des pratiques les contredisant radicalement.

Le vieux truc
Albert Rivera (président de Ciudadanos) :  Enfin, comme nous n’avons rien d’autre sous la dent, nous avons pensé en rajouter sur l’incendie…
Tout le remue-ménage actuel autour des supposés terroristes catalans n’a en fait qu’une visée : susciter la terreur chez ceux et celles qui se préparent à la mobilisation pour exiger la libération des condamnés injustement. Un contingent de près d’un millier de Gardes Civils est envoyé à cet effet en Catalogne : quand on revoit les images de ce dont ils ont été capables le 1er octobre 2017 pour réprimer des gens qui revendiquaient simplement de voter, il est à craindre que la violence d’Etat ne s’exerce d’autant plus férocement qu’elle est suscitée par une autre terreur, celle des partisans du régime, le parti socialiste du président du Gouvernement compris, chaud partisan d’un nouveau 155. La terreur de constater que la répression policière et judiciaire ne parvient pas à neutraliser politiquement le peuple indépendantiste : 600 000 manifestants pacifiques l’ont encore démontré lors de la dernière Diada. L’idée qu’il faut maintenir le cap de l’indépendance, malgré les manœuvres dilatoires et diviseuses de l’indépendantisme partidaire, reste non seulement vivace mais profondément enracinée dans les villes et les villages … Aucune autre force populaire dans l’Etat espagnol n’est en mesure d’égaler cette mobilisation de fond et ledit Etat se rend bien à l’évidence qu’il y a là le défi majeur, en fait non pas, ou pas seulement, celui de l’indépendance catalane mais celui tout court, tout plein, de la démocratie. Ce que manifeste, c’est le mot, dans toute son ampleur, la revendication catalane d’autodétermination, c’est une invitation, qui la déborde tendanciellement, à ce que chacun, chacune, dans toute l’Espagne, voire au-delà, devienne sujet s’autodéterminant dans tous les actes de sa vie : qu’il s’agisse du destin territorial, dont il se veut l’acteur et le décideur souverain, ou des choix sociaux les plus divers concernant le travail ou le logement ou l’éducation ou la santé ou les retraites mais aussi des droits et libertés pour les femmes ou les LGBTI de ne plus subir les violences mortifères du machisme patriarcal ou les discriminations au travail, concernant les droits et libertés en fait de tout un chacun que la Loi Antiterroriste ou la Loi Bâillon, incessamment abrogeable mais non abrogée et parfois directement invoquée par les socialistes (lire ici), détricote, au bon vouloir de l’arbitraire policier et judiciaire délégué par les politiques.

Le thermomètre de la justice
Le Garde Civil : Hum, hum, ça indique entre « présumé antidémocrate » et « possible terroriste ».
Oui, l’idée d’autodétermination est une véritable bombe à retardement qui met en péril l’hégémonie des partis, PP, Ciudadanos mais aussi PSOE, qui souscrivent tous à l’idée antagonique à ce principe d’autodétermination selon laquelle la crise sociale et économique doit être payée par les populations travailleuses ou sans travail et non par les puissances économiques qui en sont non seulement responsables mais qui, autre perversion du système, en tirent profit sur profit. Une corruption exponentielle aidant.
Voilà la véritable menace, par laquelle l’Espagne est devenue une ligne de défense de la politique que les institutions européennes veulent imposer aux peuples qu’elles sont censées représenter. Par où ce qui semble n’avoir aucun rapport, une revendication d’autodétermination catalane et de défense de droits sociaux, est elle-même la pointe avancée, aujourd’hui encore, hélas, virtuelle, de toutes les lignes de défense de ces peuples : celles de la démocratie se déclinant consubstantiellement politique et sociale. C’est d’ailleurs là un point essentiel d’articulation que le catalanisme indépendantiste n’a pas encore pleinement développé, alors qu’il est probablement ce qui lui permettrait d’élargir sa sphère d’influence au-delà de son socle strictement indépendantiste. S’assumer, dans l’apparence, pour une revendication nationale, d’un paradoxe, comme porteur des droits universels de liberté, démocratie par et pour le peuple, par et pour tous les peuples…
Tel est l’arrière-plan général qui doit présider à tout positionnement démocratique qui se respecte sur la Catalogne : les arrestations d’indépendantistes catalans sont illégitimes de par ce que l’Etat espagnol a suffisamment démontré de sa nature liberticide, qui dit sa dette, non soldée, la preuve par la répression aujourd’hui, dans les années 70-80 de Transition, avec une dictature : comme certains l’ont dit pour déchirer le voile électoraliste (nous sommes à quelques semaines de nouvelles législatives) de l’exhumation annoncée, certes nécessaire, de Franco,  c’est le franquisme qu’il faut exhumer des institutions et de la société tout entière ! La condamnation à venir des dirigeants indépendantistes emprisonnés, pour certains, depuis plus de deux ans, est une abomination qui fait réagir l’ONU : la mobilisation pour qu’elle soit révoquée ne saurait être criminalisée comme tente de le faire le régime. Les députés européens emprisonnés ou exilés doivent pouvoir occuper leur siège et l’UE doit cesser d’être complice de l’entrave que l’Etat espagnol oppose à ce droit démocratiquement élémentaire de représentation.
La liberté de la Catalogne est gage de la liberté de tous contre des Etats qui, à l’image de l’Etat espagnol, à bien des égards précurseur des dynamiques toujours plus autoritaires à l’œuvre en Europe, sont tentés de jouer les apprentis sorciers préparant l’émergence de nouveaux totalitarismes. Qu’on se le dise, on ne joue pas impunément de la matraque et de la prison contre la démocratie ! En Catalogne comme à Istanbul.
Document 1
Tiré du billet : La palanca (Le levier) (1) de Elisa Beni (eldiario.es, 25 septembre 2019). Le texte espagnol
Il est très facile d’être terroriste aujourd’hui en Espagne depuis l’élargissement de la définition de terrorisme qui s’est produit en 2015 par consensus des forces politiques pour, selon ce qu’on nous avait dit alors, lutter contre les djihadistes. Beaucoup trouvèrent l’idée bonne, perdre des libertés et des droits et gagner en insécurité juridique pour gagner en sécurité personnelle. Mais, comme hier me le rappelait avec véhémence un procureur, ce qui est écrit dans la loi [pour poursuivre les djihadistes] [cible] désormais tout le monde. Nous avions été nombreux à mettre en garde contre l’élargissement et la définition imprécise [du délit] dans la nouvelle législation antiterroriste. Il était alors prévisible que cela allait servir à inclure ce type de conduite [des Catalans poursuivis] qui, quoique délictueuses (2), n’ont rien à voir avec ce que nous identifions comme terrorisme. Et cela n’a pas raté. Depuis la grande réforme de 2015, nous avons vu être accusés de terrorisme des twitteurs, des marionnettistes, des gens qui faisaient la fête et agressèrent des policiers et des chanteurs. Et il s’est donc produit, une fois dissoute l’ETA, un curieux phénomène d’augmentation des affaires de terrorisme devant le tribunal de la Audiencia Nacional.

Le fait est que maintenant il n’est plus nécessaire d’appartenir à une organisation, de recevoir des ordres ou des consignes de personne. Maintenant on peut se radicaliser seul et devenir un loup solitaire et, y compris, être un terroriste sans rien d’autre que s’être donné un but concret. Un but qui peut être, par exemple, la subversion de l’ordre constitutionnel ou la volonté d’obliger les institutions à faire telle ou telle chose ou même de porter atteinte à l’ordre public ou encore de provoquer un état de terreur dans la population… ou de ce préparer à cet effet. Le problème c’est que ces buts sont terriblement vagues et surtout facilement interprétables en tous sens. Ce qui fait que ce qui avant pouvait relever d’un délit de dommages peut aujourd’hui transformer quelqu’un en terroriste.
(1) Elisa Beni met en épigraphe de son texte la phrase de l’humoriste nord-américain Artemus Ward « On dit que la presse a été le levier avec lequel Archimède à fait bouger le monde ».
(2) Ici, l’auteure va trop vite en posant pour acquis, ce qui contredit ce qu’elle écrit ailleurs dans ce même texte, que les personnes poursuivies dans ce dont il est question, auraient commis un délit. Cela reste à prouver, présomption d’innocence oblige…

Opération policière contre les CDR. L’Observatoire du Système Pénal et des Droits Humains dénonce un « torrent » d’irrégularités

Texte en espagnol (ElNacional 27 septembre 2019)

En résumé

L’Observatoire du Système Pénal et des Droits Humains relève les irrégularités suivantes dans l’emprisonnement des sept membres des CDR :

– le juge en charge de l’affaire n’a pas, contrairement aux dispositions de droit, communiqué aux défenseurs des emprisonnés l’intégralité de la résolution judiciaire les concernant, seulement la partie du document actant l’emprisonnement. Cette anomalie prive les avocats de l’accès aux arguments avancés par le juge pour prendre la décision de la prison préventive;

– les défenseurs n’ont pu entrer en contact avec leurs clients ni avant leur emprisonnement au prétexte que leur transfert vers la prison était déjà en cours ni après leur emprisonnement;

Les droits de la défense sont gravement bafoués.

 

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