Le chemin qu’il nous reste à parcourir

Opinion d’Oriol Junqueras, Viceprésident du gouvernement de Catalogne, publiée dans le journal El Punt Avui le 29 octobre 2017 (photo de Juanma Ramos)
http://www.elpuntavui.cat/politica/article/-/1270993-en-el-cami-que-ens-queda-per-recorrer.html

«  La réponse  à l’usurpation des institutions catalanes doit devenir une clameur  »

La proclamation de la République catalane par le Parlement de Catalogne est une date historique. Historique pour tout ce qu’elle représente dans notre imaginaire collectif, et parce qu’elle met en évidence que ce gouvernement, en communion avec la citoyenneté, a choisi par-dessus tout – et quand je dis tout, j’entends que ce qui lie démocratiquement la citoyenneté doit être implémenté par ses propres représentants légitimes- que la volonté de liberté d’un peuple qu’on est en train d’empêcher de décider de son futur. Pour le gouvernement espagnol, peu importe que la majorité des catalans veuille voter, peu importe que  le Parlement décide de ne pas priver ceux pour qui la vie est plus dure, de chauffage l’hiver, peu importe que la totalité des citoyens de ce pays convienne d’un accord déterminé. Car rien de ce que nous puissions décider, aussi juste et désiré que ce soit, ne peut se faire tant que le gouvernement -du PP ou du PSOE, ou des deux réunis- ne l’autorise. Et au-delà de ça, nous souffrons d’un processus d’involution du gouvernement catalan constant et soutenu, depuis des années, avec un gouvernement espagnol qui prend des décisions avec la volonté manifeste de porter préjudice à la société catalane. Jamais auparavant, ils ne s’étaient aussi crûment empressés de changer la législation pour inciter le transfert de sièges sociaux d’entreprises, allant de façon extrême faire pression sur les grandes entreprises pour qu’elles quittent la Catalogne. Pourtant ce n’est pas nouveau. Combien de fois n’avons-nous pas vu ou supporté douloureusement des décisions arbitraires et capricieuses dans le domaine des infrastructures? Le Corridor Méditerranéen en est un exemple bien connu, mais la liste est tellement longue qu’elle en devient sinistre. Tout comme les inéluctables décisions du Tribunal Constitutionnel, qui suspendent systématiquement l’une derrière l’autre les initiatives du Gouvernement ou du Parlement catalans. Et peu importe qu’il s’agisse d’égalité de genre ou de nouveaux impôts, ou en résumé  de n’importe quelle mesure à caractère social ou économique. Tout, et chaque fois de façon plus forte, a été laminé par le Tribunal Constitutionnel sur requête du gouvernement du Parti Populaire.

Je dirais que nous avons toujours essayer de parler, que ce soit par voie terrestre, maritime ou aérienne. Jamais ils n’ont répondu. Nous nous sommes toujours trouvés en face du même mur d’incompréhension, face au même refus, la même attitude de condescendance, la volonté ferme de ne pas reconnaître l’autre comme un sujet de droit, comme un interlocuteur. La relation que le gouvernement espagnol a toujours imposé à la Catalogne est une relation de subordination arbitraire et capricieuse, de soumission. Ils n’ont jamais cherché à nous convaincre, ils ont toujours voulu nous vaincre. Ainsi, ils n’ont jamais cherché à nous séduire, mais ont plutôt cherché à résoudre le malaise croissant en Catalogne de façon arrogante et viscérale. C’est la seule explication de leur volonté de stopper le vote du premier Octobre à coups de matraque à hue et à dia, sous les menaces et la contrainte, sans vouloir rien entendre, si ce n’est notre silence et notre soumission servile.

Nous avons peut-être cru de façon ingénue qu’en votant, qu’en faisant un référendum, qu’en luttant pacifiquement pour ce que voulait la majorité d’entre nous, ils nous écouteraient. Combien de fois n’avions-nous pas entendu qu’en absence de violence tout était possible, et que l’on pouvait parler de tout ? Eh bien, il n’en n’a pas été ainsi. Nous avons surtout vu de la violence, de la part des forces de l’ordre comme de groupes d’extrême-droite qui ont agi en tout impunité. Frapper des gens au nom de certaines idées a semblé licite.

Le gouvernement légitime de Catalogne a subi un siège tel qu’on n’en avait jamais vu en Europe. Ce qui en Ecosse avait été possible, fut poursuivi en Catalogne, au point de mettre en détention des membres du service public, d’emprisonner des dirigeants de la société civile, de frapper sauvagement des personnes pour vouloir simplement voter.

Tout ceci s’est achevé en distordant une Constitution qu’ils ont déformée et interprétée au bon-vouloir de ceux qui au départ n’en voulaient pas et avaient voté contre. Aujourd’hui, il s’avère que ce sont ces mêmes formations politiques les plus proches du franquisme qui se sont érigés comme interprètes et garants de la Constitution, ce qui constitue tout un paradoxe. Ils ont été capables de passer au travers de tous les principes constitutionnels, juste pour préserver l’article 2 : l’unité de l’état passe par-dessus tout et tout le monde.

Et là nous avons dit Assez, parce que la mise en valeur de la dignité et la validation de la volonté du peuple ne pouvaient pas attendre éternellement. Dans un processus de reconnaissance des droits – c’est à peu près au point où nous en sommes aujourd’hui- on ne gagne pas à la première averse, surtout si en face il y a un Etat qui non seulement ne sert pas les intérêts de ses citoyens mais qui est capable d’utiliser toute son appareil pour frapper littéralement des millions de citoyens juste pour vouloir voter. Et il faut noter avec le sourire que ceux qui parlent de coup d’état pour nos actions sont les mêmes que ceux qui ont donné des coups aux visages de personnes qui voulaient exercer leur droit de vote, et ce sont les groupes d’extrême droite qui ont attaqué des citoyens seulement pour leurs idées. Nous ne pouvons pas accepter le coup d’état contre la Catalogne, ni aucune des décisions antidémocratiques que le Parti Populaire est en train d’adopter sous la houlette de Madrid. Le président du Pays est et restera Carles Puigdemont et la présidente du Parlement est et restera Carme Forcadell, jusqu’au jour où les citoyens n’en décident autrement lors d’élections libres.

La république catalane est née, non pas avec la vivacité que nous aurions souhaitée mais avec la légitimité des urnes, non seulement grâce aux élections avec la plus forte participation de l’histoire mais grâce à un référendum héroïque, organisé par les citoyens, et avec la volonté citoyenne comme force légitime. Au cours de ce processus, nous avons réussi à générer des consensus et des complicités limpides avec de nouveaux acteurs sociaux et politiques au-delà de l’indépendantisme. En fait nous avons mis en évidence que la cause que nous défendons n’a pas grand-chose à voir avec les drapeaux, et beaucoup à voir avec les droits sociaux et politiques de tous, avec la construction d’une république juste, démocratique, qui ait comme objectif de servir les intérêts des citoyens, qui naisse libre d’hypothèques et de privilèges héréditaires d’une poignée. Nous voulons une république qui ait comme objectif prioritaire la justice sociale, la prospérité économique, et le service à l’économie productive.

Dans les prochains jours, nous devrons prendre des décisions qui ne seront pas toujours faciles à comprendre. Nous avons besoin d’une stratégie partagée, comme l’a si bien dit Albano Dante Fachin, que nous devons remercier pour sa compromission sans équivoque avec la liberté, la justice, et avec les valeurs universelles que nous devons tous défendre. Si nous voulons asseoir graduellement les nouvelles donnes de libertés -sur le chemin qu’il nous reste à parcourir, souvent long et pentu- il est indispensable de tisser des alliances solides avec tous les acteurs sociaux et économiques qui sont sont décidés à construire un véritable Etat au service des citoyens. Nous avons déjà fait les premiers pas sur ce chemin, et nous constatons qu’ils vont nous poser toutes sortes d’obstacle, ce qui rendra notre cheminement extrêmement difficile, qu’ils essayeront toutes les options pour nous faire tomber définitivement, qu’il y aura peut-être des moments d’incertitude, de doutes, ou même de contradictions entre ce que nous voulons et le chemin que nous choisissons dans chaque phase, pour y arriver. Nous n’avons d’autre option que de continuer d’avancer, que d’accumuler des forces, que de continuer à nous charger de bonnes raisons, que de partager angoisses et joies, échecs et espoirs, que de savoir encaisser les coups pour nous redresser à nouveau, sans jamais renoncer aux urnes pour valider la République, en préparant dès à présent le futur rendez-vous électoral des municipales qui doivent être une clé pour la fondation de cette République.

L’application de l’article 155 pacté entre le PP et le Parti Socialiste ouvrier Espagnol PSOE, pour soumettre et liquider le gouvernement catalan, pour liquider la volonté de dialogue, pour limiter les droits et libertés, pour poursuivre les représentants de la citoyenneté, pour imposer sa force brute, cette application nous oblige à persévérer, tout en devenant plus forts pour finir par resurgir. Aujourd’hui en Catalogne, il y a une claire dissociation entre la volonté démocratique de la citoyenneté et le pouvoir publique qui s’est prétendument approprié les institutions – que nous pouvons nous permettre de perdre- pour exercer leur contrôle de façon despotique, rien de plus éloigné que de pratiques démocratiques. Le PP, avec la complète complicité du PSOE, est entré en Catalogne avec la volonté claire d’infléchir le modèle éducatif, de contrôler les moyens de communication, de poser notre corps policier à son service, de décapitaliser le pays, de le transformer en une province e plus d’une Espagne uniforme qui ne tolère pas la pluralité nationale, de broyer toute dissidence aussi démocratique soit-elle, et de liquider tout espoir de dialogue. Et ceci, nous ne pouvons pas le permettre, nous ne resterons pas impassibles. La réponse à l’usurpation des institutions la réponse à l’article 155 doivent se transformer en cri et en priorité.

Face à cette attaque envers les personnes et les institutions du pays, nous devons recomposer nos forces et notre stratégie, toujours persévérer et n’avoir aucun doute que si nous continuons, que si nous usons de notre civisme et notre attitude pacifique que nous avons toujours eues pour ne pas nous laisser piétiner, nous arriverons à avancer jusque-là où nous avons décidé d’aller. Parce que le courage qu’a montré ce pays ces jours-ci est une si bonne leçon et a tant de force que tôt ou tard, ce courage finira par se traduire en une consolidation de la République Catalane entière et véritablement juste et démocratique.

Oriol Junqueras

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